Oct 072020
 

Censée répondre aux « attentes majeures des Français » ressorties du « grand débat », cette loi organise une réalité une dérégulation en faveur des implantations industrielles au détriment de l’environnement et de la sécurité, tout en ouvrant une voie royale à la corruption. Dans la discrétion des grands médias.

Loi Asap : le gouvernement continue à défaire le droit de l'environnement

La journaliste canadienne Naomi Klein l’a théorisé dans La Stratégie du choc, sous-titré La Montée d’un capitalisme du désastre, qui vise à « imposer d’un seul coup, immédiatement après une crise, les réformes économiques douloureuses, avant que les gens n’aient eu le temps de se ressaisir ». Elle balaie l’histoire contemporaine et analyse « Le coup d’État du Chili en 1973, suivi des strictes réformes économiques des « Chicago Boys » ; la guerre des Malouines en 1982, suivie de la rigueur thatchérienne ; le massacre de la place Tian’anmen en 1989 et le tournant économique néolibéral chinois ; l’attaque du Parlement russe en 1993 par Boris Eltsine et la libéralisation la plus débridée au profit des oligarques ; les attentats de 2001 puis l’invasion de l’Irak en 2003, suivis de la privatisation de la guerre, de la défense et de la sécurité ; le tsunami en 2004, suivi du déplacement des populations au profit d’installations hôtelières et d’une dérégulation étatique ; l’ouragan Katrina en 2005 suivi de la refonte sociologique de la Nouvelle Orléans et de la privatisation de secteurs publics entiers, etc. » Ajoutons désormais à la liste la pandémie de la Covid-19. Que font en effet les macronistes avec leur loi Accélération et simplification de l’action publique (Asap) ? « Ce texte poursuit à marche forcée le démantèlement du droit de l’environnement », résume Reporterre.

Open bar pour la bétonisation et la destruction de la biodiversité

Asap signifie en anglais as soon as possible, aussi vite que possible. Que faut-il donc faire, selon le gouvernement, aussi vite que possible ? Une fois n’est pas coutume, donnons la parole à Lutte ouvrière : « Le gouvernement a fait voter une loi dite de simplification administrative qui, entre autres, autorise les entreprises à lancer la construction d’un nouveau site industriel avant que soient terminées toutes les enquêtes administratives quant à son éventuel impact sur l’environnement. Elle diminue aussi les délais de recours pour demander une concertation sur certains projets. Et, si elle reconnaît quand même que chacun a le droit d’être informé des risques auxquels il est soumis, cette possibilité reste limitée par l’obligation de respecter le secret des affaires. Des réglementations existaient qui entravaient, un tout petit peu, la possibilité laissée à certains patrons de transformer une région en poubelle ou d’empoisonner l’eau ou le sol. Au lieu de les faire respecter, on les supprime tout simplement. » Délire de gauchiste ? Hélas non : « le gros morceau se trouve dans le titre III, sur la «simplification des mesures applicables aux entreprises», résume Reporterre. Et plus précisément, aux sites industriels. Lorsque ceux-ci veulent s’implanter, ils doivent — en fonction de leur dangerosité – donner des garanties de sécurité, évaluer les risques sur la santé et l’environnement, consulter les riverains. Les articles 21 à 26 du projet de loi visent à gommer des étapes dans ce processus, pour toujours plus d’industries… et donc de terres bétonnées. (…) Parmi les plus contestés, l’article 25 donne la possibilité au préfet, dans certains cas, de dispenser l’industriel d’enquête publique et de la remplacer par une simple consultation publique. »

Détruire d’abord, avoir l’autorisation (ou pas) après

Abordons le point sans doute le plus ahurissant : « L’article suivant, le 26, enfonce un clou de plus dans le cercueil du droit de l’environnement. Il prévoit que les travaux pourront commencer avant que l’autorisation environnementale ne soit délivrée. Cette autorisation vérifie que le projet (d’usine ou d’entrepôt, par exemple) a bien pris en compte toutes les conséquences sur l’eau, la biodiversité, l’air, etc. Il sera donc possible de détruire à coup de bulldozers la biodiversité… avant d’avoir l’autorisation de le faire. Autrement dit, d’artificialiser les sols en toute impunité. Que se passera-t-il si l’autorisation environnementale est finalement refusée? «On aura fait tous ces dégâts à la biodiversité, tous ces travaux pour rien!» s’émeut Morgane Piederrière [porte-parole de France Nature Environnement]. Ou alors, les travaux ayant commencé, la biodiversité sur le site ayant déjà été détruite, il n’y aura plus grand-chose à sauver, et il sera bien plus facile d’obtenir l’autorisation environnementale. «Cela légitime la politique du fait accompli», regrette encore la juriste. »

Émilie Cariou — Wikipédia

À qui profite le crime ? « Ce sont des revendications du Medef depuis la nuit des temps », constate Émilie Cariou, députée macroniste repentie (elle fait partie des fondateurs du groupe Écologie démocratie solidarité créé en mai dernier). Sa circonscription, la Meuse, doit accueillir le très controversé projet d’enfouissement des déchets nucléaires Cigéo, or Asap supprime la commission chargée d’évaluer le coût du démantèlement du nucléaire et de ses déchets : « L’excuse est qu’elle n’a jamais siégéMais il aurait été important qu’elle siège, j’ai tenté — par des amendements cosignés avec Barbara Pompili­ [l’actuelle ministre de la Transition écologique et solidaire] – de la réactiver plusieurs fois et cela a été refusé.» On interdit que la commission se réunisse et l’on dit ensuite : « regardez, elle ne s’est jamais réunie ! » Trop fort.

Mathilde Panot, députée France insoumise, résume la philosophie de la loi Asap : «On réduit le nombre d’agents publics, donc le nombre de contrôles, donc l’efficacité des lois. Ensuite, on dérégule. Et enfin, on privatise les missions de l’État [concernant l’Office national des forêts et les chambres d’agriculture], on affaiblit la puissance publique et on met les gens en danger sur la question des risques industriels. Tout cela au moment où la crise sanitaire nous a fait ressentir l’importance du service public. C’est un choc de simplification, un texte idéologique qui vise à démanteler l’État et va à contresens de tout ce qu’on aurait dû apprendre de la période Sur les risques industriels que la députée mentionne, l’article 23 de la loi « prévoit que si un nouveau site industriel s’implante dans un lieu où d’autres sont déjà installés, on n’étudiera les dégâts que de ce nouveau site, et pas ceux cumulés de toutes les activités, synthétise Reporterre. Pourtant, l’accident de Lubrizol a permis de constater ces effets cumulés, les entrepôts du voisin NL Logistique ayant aussi largement brûlé. » La zone industrialo-portuaire de Fos-sur-Mer comporte par exemple 13 sites Seveso et on ne les prendra pas en compte pour autoriser une nouvelle activité dangereuse ? Proprement hallucinant.

L’hydre de la corruption invitée au festin

Christophe Grébert : "J'intègre l'association Anticor et devient son  co-référent pour les Hauts-de-Seine" - MonPuteaux.com

Comme si tout cela ne suffisait pas, la loi Asap ouvre grand la porte à la corruption, comme l’explique un expert en a matière, Kévin Gernier, chargé de mission collectivités territoriales auprès de Transparency France, interrogé par Marianne : « Il y a d’abord le seuil en dessous duquel une personne publique qui veut réaliser un marché est dispensée de publicité et autres formalités administratives. Il y a un mouvement de fond qui s’est récemment accéléré. On est passé de 4 000 euros à 25 000 en 2011, puis à 40 000 fin décembre dernier, notamment sous l’impulsion des Sébastien Lecornu, alors ministre en charge des Collectivités territoriales et d’Agnès Pannier-Runacher, secrétaire d’État auprès du ministre de l’Économie et des Finances. Laquelle a multiplié les réunions avec le secteur du BTP à Bercy. Puis un décret de juillet l’a propulsé à 70 000 euros pour une période de un an. Le texte Asap ne mentionne plus de seuil. » Transparency et Anticor dénoncent ensemble cette loi qui limite « l’encadrement des marchés publics et le droit à l’information » : « le projet de loi introduit ainsi un «motif d’intérêt général» permettant de justifier la conclusion d’un marché public sans aucun appel d’offre préalable, quel que soit son montant. Un élu local ou un agent public pourrait ainsi conclure un contrat de plusieurs millions d’euros avec l’entreprise de son choix sans mise en concurrence préalable, s’il estime que le délai nécessaire à cette procédure serait «manifestement contraire à un motif d’intérêt général». Le Code de la commande publique inclut pourtant déjà une palette de situations justifiant de passer outre cette procédure essentielle pour éviter le risque de favoritisme et le potentiel surcoût pour la communauté (urgence impérieuse, première procédure infructueuse, etc.). L’ajout de cette référence – très large – à «l’intérêt général», qui devra être précisée par décret en Conseil d’État, pourrait faciliter la signature de contrats opaques avec une dimension clientéliste ou même d’enrichissement personnel. » Et le droit à l’information ? Il sera restreint concernant « des éléments dont la divulgation serait «de nature à faciliter des actes susceptibles de porter atteinte à la santé, la sécurité et la salubrité publique». Cette mention risque de justifier de nombreux refus d’accès à des documents par l’administration, et elle pourrait mettre en danger la protection des lanceurs d’alerte qui choisissent de divulguer des informations sur des menaces à l’intérêt général. »

STOCK TUYAUX DE POÊLES POUR LES PROS | Cheminées Céline

Concluons avec Politis et la plume de notre confrère Michel Soudais : « Dans l’exposé des motifs, très succinct, qu’en avait donné le gouvernement lors de son adoption en Conseil des ministres le 5 février, ce projet de loi prétendait répondre aux «attentes majeures des Français» ressorties du grand débat national «en matière de transformation de l’action publique, de simplification de leur relation avec l’administration et d’accompagnement de leurs projets». La fumisterie est complète. Le texte comprend bien des mesures de simplification consensuelles à destination des particuliers (…) Mais les dispositions relatives à la simplification des procédures applicables aux entreprises sont bien plus nombreuses. (…) Difficile de ne pas voir dans l’empilement de mesures de ce monstre législatif la patte de puissants lobbys. Il s’agit en définitive, en diabolisant les réglementations, instances de concertation et de réflexion, de lever les obstacles à la relance de l’économie. Dans la «libération des énergies», qui guide la macronie depuis la réforme par ordonnances du code du travail, la loi Asap que des parlementaires et juristes ont traduit As soon as possible («aussi vite que possible»), un leitmotiv libéral en vogue outre-Atlantique, marque un grand recul de l’État. Au détriment de la justice sociale, de l’environnement, de la santé et de la démocratie. Car moins de règles et moins de procédures, c’est au final moins de protections. »

Face aux dégâts dévastateurs de cette loi, l’on reste pantois et désabusé devant l’extrême discrétion des médias dominants.

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Sep 292020
 

Parmi les signataires de cette tribune subitement déprogrammée par le Journal du dimanche (JDD) – nous y reviendrons -, nombre de ces 250 scientifiques sont des professionnels de santé compétents et reconnus, à haut niveau de responsabilité, rien moins que des olibrius. Citons par exemple les premiers signataires : Laurent Toubiana, chercheur épidémiologiste à l’Inserm, directeur de l’Irsan, Jean-François Toussaint, professeur de physiologie à l’Université de Paris, ancien président des États Généraux de la Prévention, Laurent Mucchielli, sociologue, directeur de recherche au CNRS, Jean Roudier, professeur de médecine, rhumatologue, directeur d’une unité Inserm… Leur propos est limpide et interroge : « l’idée d’une «deuxième vague» reproduisant le pic de mars-avril 2020 n’est pas un constat empirique. C’est une théorie catastrophiste issue de modélisations fondées sur des hypothèses non vérifiées, annoncée dès le mois de mars et ressortie des cartons à chaque étape de l’épidémie : en avril lors du soi-disant «relâchement» des Français, en mai avant le déconfinement, en juin pour la Fête de la musique, en été pour les «clusters» de Mayenne ou les matchs de foot, et à nouveau cet automne face à une augmentation des cas certes significative, mais lente et grevée d’incertitudes diagnostiques. Au final, cette prétendue «deuxième vague» est une aberration épidémiologique et l’on ne voit rien venir qui puisse être sérieusement comparé à ce que nous avons vécu au printemps dernier. »

« Tu vas voir qu’il va encore y avoir des anti-carottes ! »

Mais alors, que dire des mesures gouvernementales ? La tribune répond : « le ministère de la Santé a encore annoncé mercredi 23 septembre des mesures restrictives des libertés individuelles et collectives qu’il prétend fondées scientifiquement sur l’analyse de l’épidémie de coronavirus. Cette prétention est contestable. Nous pensons au contraire que la peur et l’aveuglement gouvernent la réflexion, qu’ils conduisent à des interprétations erronées des données statistiques et à des décisions administratives disproportionnées, souvent inutiles voire contre-productives. (…) une partie des sujets classifiés parmi les personnes «décédées de la Covid» sont en réalité mortes en raison d’une autre pathologie mais classifiées Covid parce qu’elles étaient également porteuses du virus. Or des études récentes montrent que ce groupe pourrait constituer jusqu’à 30% des décès au Royaume-Uni ces dernières semaines. Cette façon de compter de plus en plus comme «morts du Covid» des personnes en réalité atteintes avant tout d’autres maladies est probablement l’explication principale du fait que, comme cela est écrit en toutes lettres sur le site de l’Insee : «depuis le 1ᵉʳ mai, on ne constate plus en France d’excédent de mortalité par rapport à 2019». Il découle de tout ceci qu’il n’y a pas de sens à paralyser tout ou partie de la vie de la société en suivant des raisonnements qui sont parfois erronés dans leurs prémisses mêmes. Il est urgent d’arrêter l’escalade, d’accepter de remettre à plat nos connaissances scientifiques et médicales, pour redéfinir démocratiquement une stratégie sanitaire actuellement en pleine dérive autoritariste. »

Cela, vous auriez dû le lire dans le JDD du 27 septembre : « Acceptée le samedi matin par le journaliste en charge de la rubrique « Tribune/Opinions », elle devait paraître intégralement sur le site Internet du journal et faire l’objet d’un article dans la version papier du lendemain. Le journaliste nous disait s’en féliciter car cela allait permettre un débat contradictoire avec d’autres opinions très alarmistes exprimées ce jour dans ce journal. À 16h, ce journaliste nous a pourtant prévenu que sa rédaction en chef interdisait la publication. Certitude de détenir soi-même la vérité ? Couardise ? Volonté de ne pas déplaire au gouvernement ? Nous ignorons les raisons de cette censure que personne n’a jugé utile (ou tout simplement courtois) de nous expliquer. » Complément d’information dans France Soir : « à la place, le choix éditorial du JDD fut de publier une tribune d’un collectif de 7 médecins qui mettaient en garde contre une éventuelle seconde vague et demandait des mesures sanitaires radicales dès ce week-end pour des vacances de la Toussaint sereines. Ces médecins sont parmi ceux que l’on retrouve sur les plateaux de télevision depuis le début de la pandémie : Karine Lacombe, Gilbert Deray, Bruno Megarbane.  Un choix éditorial aux connotations politiques et sanitaires, perpétuant ainsi le discours anxiogène du gouvernement qui depuis plusieurs semaines est à la recherche d’une hypothétique seconde vague. »

Plus de 250 scientifiques qui dénoncent une « dérive autoritariste » d’un côté, 7 médecins qui volent au secours de mesures toujours plus restrictives de l’autre : le média de Jean-Luc Lagardère a fait son choix.

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Août 312020
 

Norvège, Nouvelle-Zélande,  États-Unis… Bientôt Paris ? Exaltés par le discours de l’extrême droite désignant les ennemis à éliminer pour « sauver la patrie » – étrangers de préférence racisés, musulmans ou « gauchistes » accusés d’être « collabos » -, ces terroristes suprémacistes sautent le pas entre théorie et pratique. Des crimes à la fois encouragés et suscités par les paroles d’intellectuels ou de politiciens pyromanes, qui gangrènent la société. Avec la complicité de certains médias, de la police et parfois des pouvoirs en place, comme avec Trump ou les macrono-sarkozystes, engagés dans une course à l’échalote avec le Rassemblement national. Le torchon Valeurs actuelles déversant sa haine raciste sur la députée Danièle Obono exprime la même violence, fût-elle encore symbolique. Jusqu’à quand ?

L'adolescent de 17 ans armé d'un fusil d'assaut a tué deux manifestants à Kenosha le 25 août 2020
Capture d’écran : cet homme vient d’en tuer deux autres.

Très bon papier de France Culture : « Mardi soir, nous explique The Guardian, Kyle Rittenhouse était venu à Kenosha avec son fusil d’assaut, répondant à un appel lancé sur Facebook, demandant s’il y avait « des patriotes prêts à prendre les armes pour défendre la ville contre les voyous diaboliques qui y sèment le chaos ». Il s’agissait donc, selon ces groupes d’extrême droite, de former des milices citoyennes pour protéger les commerces et les habitations des honnêtes Américains menacés. Or l’écho est assez saisissant entre ce discours et ceux que l’on entend depuis trois soirs à la Convention d’investiture du Parti républicain. C’est bien en cela que Philip Bump du Washington Post évoque cet « écho que l’on ne peut plus faire mine d’ignorer » entre la mort des manifestants de Kenosha et la rhétorique de campagne de Donald Trump. (…) comment ne pas remarquer que la veille même de ce passage à l’acte, à la convention républicaine, « pas moins de 5 orateurs dont l’un des fils du président avaient dans leur discours brandi la menace de soi-disant hordes violentes et incontrôlées qui selon eux étaient en train de gagner les rues des cités américaines ».

Dessin de Hachfeld, paru dans Neues Deutschland, Berlin.
Dessin de Hachfeld, paru dans Neues Deutschland, Berlin, publié par Courrier international.

« Nous ne tolérerons pas les pillages, les incendies criminels, la violence et l’anarchie dans les rues américaines », affirmait, martial, le (grotesque et terrifiant) président des États-Unis, Donald Trump himself (cité par Le Monde), à propos de ce qui se passait à Kenosha. C’était avant les deux crimes perpétrés par Rittenhouse, très jeune (17 ans) supémaciste, soutien affiché de Donald Trump et fervent militant du mouvement #BlueLivesMatter, qui détourne le slogan Les vies noires comptent, protestant contre les assassinats racistes de la police américaine, en Les vies bleues (couleur de l’uniforme de la police) comptent. En France, voici ce que ça donne.

https://twitter.com/LivesFrance/status/1298990082091651077?s=20
Éternelle et pathologique obsession de l’extrême droite à propos de l’immigration et de l’islam, cause de tous les mots pour ces esprits haineux et simplistes.

Mais revenons à Kenosha. On a donc le président et ses soutiens préparant les esprits avec un discours qui légitime l’auto-défense et leurs adeptes qui passent à l’acte. Ce qui est très loin d’être la première fois : « ABC News compile 54 cas où des personnes reconnues coupables de meurtres, crimes de haine, violences ou menaces racistes ont expliqué leur geste en invoquant la personnalité et la politique de Donald Trump… dont ils étaient tous de fervents supporters », rappelle France Culture. Dans l’affaire Rittenhouse, notons aussi la bénédiction de la police : « Dans une vidéo tournée après ces événements, on voit Kyle Rittenhouse s’avancer vers quatre voitures de police, les bras levés, relate FranceTVInfo. Des témoins crient aux agents qu’il vient de tirer sur quelqu’un, mais les véhicules passent devant le jeune homme sans s’arrêter. » Une autre vidéo montre les policiers féliciter les miliciens« Nous apprécions que vous soyez là » – et leur distribuer des bouteilles d’eau. Quant aux médias, sur Fox news, l’éditorialiste vedette, Tucker Carlson, proche de Trump, s’est distingué en formulant« la défense d’un meurtrier et un appel assez clair à d’autres actes de haine et de violence », juge The Guardian : « Faut-il vraiment s’étonner du fait que les pillages et les incendies criminels débouchent in fine sur des meurtres ? Est-il vraiment choquant que des jeunes de 17 ans armés de fusils décident de ramener l’ordre, quand personne d’autre ne le fait ? », a-t-il déclaré. « Ramener l’ordre », c’est donc tuer, suivant la conception humaniste de Carlson ; c’est abattre qui passait par là et a voulu désarmer le jeune extrémiste. Et est-ce vraiment choquant ? Il pose la question. Vous nous direz : d’accord, mais c’est l’Amérique. Pas que.

Le terroriste d’extrême droite Brenton Tarrant, avant de s’en aller gaiement occire 51 personnes coupables de s’être rendues dans des mosquées de Christchurch (Nouvelle-Zélande), s’est dit inspiré par la théorie complotiste du « Grand Remplacement » formulée par l’essayiste français Renaud Camus (remplacement des autochtones par des étrangers majoritairement noirs, arabes et musulmans). Parenthèse amusante : Philippe de Villiers, le grand ami d’Emmanuel Macron, y souscrit ! Le supémaciste néo-zélandais s’est aussi revendiqué d’Anders Behring Breivik, assassin de sang-froid de 77 jeunes socio-démocrates norvégiens. Qui, lui aussi, a avoué que le même Camus, condamné par la justice française en 2014 pour provocation à la haine et à la violence contre les musulmans, a motivé son passage à l’acte. Voilà ainsi comment les mots tuent. Aussi est-il révoltant d’entendre les macronistes reprendre le langage et les thèmes de l’extrême droite, Darmanin en tête, les banalisant et les popularisant, en en faisant la promotion. Marlène Schiappa, et ce n’est pas la première fois, en a rajouté une louche récemment: « Il existe maintenant une gauche identitaire qui porte une culture de l’excuse », déclare-t-elle le 26 août dernier. Un calendrier taquin veut que le même jour, Marion Maréchal-Le Pen, sur l’antenne de la chaîne locale Azur TV, « dénonce l’ensauvagement, conséquence de l’immigration, de la culture de l’excuse et de l’effondrement de la chaîne pénale ». Peu avant, l’ancien éminent magistrat Philippe Bilger accusait tout bonnement et tel quel Noirs et Arabes d’être responsable de ce fameux ensauvagement de la France.

Dessin Pascal Garnier, Valeurs actuelles, 27/08/2020.
La députée Danièle Obono représentée en esclave par le journal Valeurs actuelles

C’est dans ce climat délétère que l’hebdomadaire d’extrême droite Valeurs actuelles inflige à la députée France insoumise Danièle Obono l’humiliation de la représenter en esclave dans une fiction la projetant en Tchadienne du XVIIIe siècle. Obono, cible idéale des racistes de tous poils : pensez donc, une féministe antiraciste et noire députée ! Comme en son temps Christiane Taubira, l’élue de la 17e circonscription de Paris fait office de chiffon rouge, d’exutoire, et sur elle se déversent quolibets, injures et anathèmes. Elle est ainsi qualifiée de communautariste, d’indigéniste, de racialiste et, naturellement, d’islamo-gauchiste. Ne manque que la qualification de judéo-bolchévique, qui fait il est vrai de nos jours mauvais genre. Le hic, c’est que les crachats ne viennent pas que de la droite radicale, dans laquelle nous englobons naturellement Les républicains, dont les positions sont identiques à celles du Rassemblement national sur la plupart des sujets depuis Sarkozy. La République en marche, on l’a vu dans le paragraphe précédent, lui emboîte désormais résolument le pas (de l’oie), à présent qu’elle ne peut plus faire croire à personne qu’elle n’est « ni de droite, ni de gauche », imposture originelle de Macron. Vous avez peut-être noté que Schiappa parle plus haut, en même temps qu’elle enfourche la monture idéologique de l’extrême droite, de « gauche identitaire ». C’est Obono qui est visée. Une Obono également vilipendée par les cercles valssistes, hollandistes, Charlie-Hebdoïstes, Mariannistes (pas lepénistes, polonistes !) et Caroline Fourestistes. Elle ne défendrait pas assez la laïcité. Mais de quelle laïcité parle-t-on ? De sa version dévoyée pour porter l’islamophobie ? Elle-même se défend de toute complaisance envers ceux qui contestent la laïcité telle que la définit la République et met les points sur les i : « Mon seul programme est celui de la France insoumise, L’Avenir en commun ». Qui soutient absolument toute la laïcité. Mais rien que la laïcité.

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« Je ne suis pas et n’ai jamais été membre du PIR [Parti des indigènes de la République]. Je suis en profond désaccord avec leur thèses. »

Que le tollé soit unanime pour dénoncer la saloperie l’article de Valeurs actuelles a certes quelque chose de rassurant. Mais il est des soutiens de façade qui ressemblent à des poignards plantés dans le dos. Les messages « républicains » de ceux qui continuent de la qualifier de communautaristeindigénisteracialisteislamo-gauchiste lui dessinent dans le dos la cible de la femme à abattre. Un peu comme certains disent en parlant de femmes violées qu’elles l’ont tout de même un peu cherché. Notre solidarité pleine et entière est acquise à notre camarade Danièle Obono, ainsi victime d’une chasse aux sorcières. Un cocktail de trois ingrédients : le masculinisme, le racisme et… la politique. De l’extrême droite aux macronistes en passant par les sociaux démocrates, on s’entend pour tenter de la discréditer. Mais on est insoumis ou on ne l’est pas. En attendant, puisque les mots tuent, craignons qu’un extrémiste fanatisé ne décide un jour d’abattre celle dont on lui répète sans cesse sur tous les tons qu’elle incarne la menace mortelle qu’il croit peser sur son pays. Parce qu’au fond, l’accusation de ses adversaires, formulée de façon brutale et plus clairement qu’ils ne l’osent en général, est celle-ci : d’être une collabo des islamistes. Prions que ne naisse pas en France, nourri de propagande haineuse, un « nouveau Chevalier Templier » (« reborn Knights Templar »), mystérieuse organisation – il n’est pas prouvé qu’elle existe – dont se réclament les suprémacistes auteurs des massacres de masse en Norvège et en Nouvelle-Zélande. Explication de TV5 monde : « un réseau de militants nationalistes chargés de commettre des « actes héroïques ». D’après les déclarations durant l’audience du terroriste Breivik, l’organisation visait à « unifier tous les militants nationalistes d’Europe » en mettant en place des « cellules individuelles et autonomes » (…) pour diffuser l’idéologie nationaliste et inciter d’autres militants à l’action. » Sommes-nous tellement à l’abri qu’un terroriste ne vienne, un jour, mitrailler un meeting politique, une mosquée ou un rassemblement du collectif Justice pour Adama ? On saura alors quels intellectuels et politiciens auront armé son bras.

Neonazi: las similitudes entre Brenton Tarrant y Anders Breivik
Signe suprémaciste pour l’un, salut nazi pour l’autre.
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Août 222020
 

Le dernier Fontenelle vient de paraître : une lecture de salubrité publique.

Livre Les empoisonneurs

« Quotidiennement, des agitateurs prennent d’assaut les tribunes pour attiser colères identitaires et passions xénophobes. Leur brutalité verbale, qui vise principalement les «migrants» et les «musulmans», rappelle la violence de ceux qui, dans la première moitié du siècle précédent, vilipendaient les «métèques» et les «juifs». De la même façon que les droites d’antan vitupéraient contre le «judéo-bolchevisme», leurs épigones fustigent l’«islamo-gauchisme», qu’ils associent à l’antisémitisme. » Le journaliste Sébastien Fontenelle, à la verve caustique jubilatoire (et légendaire) toujours aussi percutante, démonte soigneusement le discours de ces « agitateurs » et en dévoile toute l’hypocrisie, mettant à nu une offensive de propagande idéologique d’extrême droite. Éric Zemmour, Renaud Camus ou Alain Finkielkraut ont les oreilles qui sifflent !

Florilège illustrant un article de Julien Salingue pour Acrimed de 2012, hélas toujours d’actualité.

Sébastien Fontenelle est un feignant. Il a arrêté son blog pour ne plus sévir que sur Twitter. Pour être juste, il écrit aussi à l’occasion dans Politis. Mais surtout, il commet des essais, 14 à ce jour en son nom propre d’après EverybodyWiki (plus Les Éditocrates et Les Éditocrates 2, co-signés avec Olivier Cyran, Mona Chollet et Mathias Reymond, pour le premier, et Olivier Cyran, Mona Chollet et Laurence de Cock pour le 2). Outre les deux derniers ouvrages que nous venons de citer, le dernier Fontenelle datait de 2014. L’attente est enfin comblée par la parution des Empoisonneurs, une lecture que nous vous recommandons sans aucune modération.

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Août 152020
 

Après les lieux clos recevant du public, le port du masque est désormais exigé même en extérieur, dans les rues les plus fréquentées, mais aucune mesure semblable ne concerne les entreprises, pourtant premiers lieux de contamination. Et l’on sanctionne un inspecteur du travail coupable d’avoir voulu protéger des salariés !

https://photos.lci.fr/images/1920/1080/la-chronique-eco-tous-masques-dans-les-entreprises-20200812-0845-5d4ab1-0@1x.jpeg
Tu rigoles ? On va pas embêter le Medef !

Pourtant, dans le recensement des foyers d’infection (ou clusters en anglais, comme il est très agaçant que les médias usent de ce terme jusqu’à plus soif), « plus d’un cluster sur cinq se trouve en entreprise », comme le titrent Les Échos. « Dans un contexte de recrudescence de l’épidémie de Covid-19, les entreprises apparaissent comme d’importants foyers de propagation du virus », écrit pudiquement le quotidien économique libéral, qui poursuit ainsi : « Les regroupements familiaux et amicaux ne sont pas les seuls responsables de la reprise de l’épidémie de coronavirus. Les entreprises sont montrées du doigt, alors que le nombre de clusters ne cesse de croître (91 nouveaux foyers hebdomadaires déclarés début août contre 65 fin juillet) ». L’article mentionne le chiffre de 22% de ces clusters concernant les entreprises, hors établissements de santé, sans évoquer les 78% d’autres foyers, et pointe vers le point épidémiologique de l’agence d’État Santé publique France en date du 6 août dernier. Qu’y lit-on en page 14 ? « Parmi les 609 clusters, le milieu familial élargi (plusieurs foyers) et les événements publics/privés rassemblant de manière temporaire des personnes restent les types de collectivités les plus représentés (21%), avec les établissements de santé (ES) (17%) et les entreprises hors ES (22%). » Non mais, sérieusement, qu’est-ce que c’est que cette façon de s’exprimer, en plaçant le pourcentage le plus élevé à la fin tout en faisant mine au début de commencer par celui qui est en tête (« les types de collectivités les plus représentés »)? Remettons la phrase dans le bon sens, rectifiée de ce qui apparaît objectivement comme une grossière tentative de manipulation sémantique : parmi les 609 clusters, les entreprises hors ES restent les types de collectivités les plus représentés (22%), avec le milieu familial élargi (plusieurs foyers) et les événements publics/privés rassemblant de manière temporaire des personnes (21%) et les ES (17%). C’est plus clair, mais Santé publique France refuse de l’écrire.

Masques coronavirus : une centrale d'achat pour les entreprises ...
Ben voyons… Et les masque gratuits, c’est pour quand ?

On ne le lira pas non plus dans Les Échos, dont nous reprenons l’extrait précité, qui apparaît dès lors particulièrement hypocrite : « Les regroupements familiaux et amicaux ne sont pas les seuls responsables de la reprise de l’épidémie de coronavirus. Les entreprises sont montrées du doigt ». Tu m’étonnes, Colette Aubert (journaliste qui signe ce papier) ! On les montre du doigt parce qu’elle représentent les foyers infectieux numéro un ! Le choix éditorial du titre laisse songeur : Plus d’un cluster sur cinq se trouve en entreprise plutôt que Les entreprises premiers clusters devant les regroupements privés ? Cela ressemble fort à un déni volontaire, presque un mensonge par omission. Et d’une façon générale, les médias dominants n’ont pas crié sur les toits que la première cause de contamination était celle d’aller travailler ! Deux poids, deux mesures, la santé d’un côté, l’économie et les profits de l’autre : auriez-vous imaginé un autre choix de la part du président des riches et de son équipe de sarkozystes libéraux, laquais du Medef, que celui de sacrifier les travailleurs sur l’autel des bénéfices et des dividendes ? Que compte donc faire le gouvernement, qui prétend lutter contre la pandémie sans se soucier des foyers d’infection les plus nombreux ? « Les consultations sur le port du masque en entreprise ont démarré », annonce le Journal du dimanche. Allons bon, une consultation. « Des discussions s’ouvrent dès ce vendredi [hier] avec les partenaires sociaux pour réfléchir à une adaptation des règles de protection en vigueur », précise l’organe appartenant à Arnaud Lagardère, qui ose même un assez incroyable « Le gouvernement a décidé d’accélérer le tempo ». En commençant à s’occuper mi-août de ce qui se passe dans les entreprises, où la règle n’a pas évolué depuis le 24 juin dernier ?

Muriel Penicaud, ministre du Travail, le 1er avril 2020, in Paris. (Photo d’illustration)
« Ce qui compte avant tout, c’est la santé des entreprises des travailleurs ! »
AFP/Ludovic Marin

Présentant alors la mise à jour du Protocole national de déconfinement pour les entreprises, la ministre de l’Exploitation du Travail d’alors, Muriel Pénicaud, assénait : « Le nouveau protocole qui entre en vigueur dès aujourd’hui tient compte de l’évolution de la situation sanitaire. Il est plus souple tout en maintenant une vigilance pour protéger les salariés comme les clients. La reprise de l’activité ne doit pas empêcher la prudence. Nous devons rester vigilants car le virus circule toujours. » Pour mieux tenir compte de l’évolution de la situation sanitaire, maintenir une vigilance pour protéger les salariés comme les clients et rester prudent car le virus circule toujours et ajoutons de plus en plus, on ne s’en est plus occupé depuis le 24 juin, dis donc !

La scandaleuse sanction de l’inspecteur du travail

Soutien à Anthony Smith - Home | Facebook
La pétition de soutien a recueilli près de 150 000 signatures.

Dans ce contexte, les macronistes envoient un signal clair aux fonctionnaires en charge de protéger la santé des travailleurs : on n’embête pas les entreprises pour des histoires de Covid ! « Un inspecteur du travail, accusé d’avoir désobéi à sa hiérarchie pendant le confinement, a été sanctionné par le ministère du Travail d’une mutation d’office, ont annoncé vendredi 14 août le ministère du Travail et une intersyndicale, qui réclame le retrait de cette sanction «particulièrement injuste», avertit Ouest France. Injuste ? « Les syndicats CGT, FO, FSU, Sud et CNT rappellent que l’inspecteur était suspendu depuis le 15 avril pour avoir exigé la mise à disposition d’équipements de protection individuelle (notamment des masques) et la mise en œuvre de mesures de protection contre la Covid-19 au bénéfice de salariées d’une association d’aide à domicile du bassin rémois. » En clair, Anthony Smith – c’est le nom de l’inspecteur du travail, par ailleurs syndiqué à la CGT – a été sanctionné pour avoir accompli sa mission de protection des salariés. Le ministère du Travail tente de justifier cette scandaleuse décision en prétendant que le fonctionnaire n’aurait « pas respecté le cadre de légalité qui s’impose au service de l’inspection du travail ». Tellement vague et jargonneux que ça sent la noyade de poisson à plein nez !« La direction du travail interdit désormais les contrôles inopinés dans les entreprises et les subordonne à l’autorisation de la hiérarchie, officiellement pour protéger les agents du coronavirus, protestaient les syndicats en soutien à l’agent alors mis-à-pied, le 16 avril, durant le confinement. Or, les masques sont inexistants dans la plupart des départements, ce qui limite considérablement l’activité d’inspection. (…) Alors que la situation exigerait des droits et des pouvoirs renforcés pour protéger les salariés, le ministère du Travail organise la paralysie et le court-circuitage de l’inspection du travail et l’empêche d’exercer ses missions en violation des règles de l’OIT [Organisation internationale du travail]. Dans le Nord, une inspectrice du travail a été dissuadée d’exercer un référé à l’encontre d’une association d’aide à domicile pour défaut de protection de ses salariés (port du masque, etc.). Le tribunal lui a donné raison la semaine dernière, contre l’avis de sa hiérarchie qui est allée jusqu’à intervenir directement auprès du tribunal, relèvent les syndicats. » Il s’agit donc bien d’une stratégie délibérée de la part de la direction de l’inspection du travail : les agents avaient le choix entre lui désobéir ou renoncer à protéger les salariés.

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Juil 012020
 

Pour l’ensemble de son œuvre, hélas encore inachevée, le préfet de police de Paris Didier Lallement méritait bien son pilori sur plumedepresse !

Lallement et Castaner, les copains et les coquins, morts de rire lors de la première journée nationale d’hommage aux victimes du terrorisme (11/06/2020).

Le dossier est lourd, très lourd. Par quoi commencer ? Allez, la déclaration qui a inspiré le (piteux) titre de ce billet, en date du 24 juin 2020, carrément dans l’enceinte de l’Assemblée nationale. Le préfet de police de Paris, Didier Lallement, y était auditionné par la commission d’enquête parlementaire sur les obstacles à l’indépendance du pouvoir judiciaire. Répondant à Ugo Bernalicis, député La France insoumise, à propos du laisser-faire total de la préfecture face aux manifestations « sauvages » des policiers – parfaitement illégales – protestant qu’on les accuse de racisme et de violence et qu’on veuille les empêcher d’étrangler les gens jusqu’à la mort, il a osé cette réponse : « Je n’ai pas trouvé les organisateurs. » Libération déduit : « En conséquence : aucune interpellation n’a pu avoir eu lieu puisque pour que le délit d’attroupement «soit constitué, il faut que la personne qui a appelé à la manifestation soit identifiée». Didier Lallement venait pourtant d’expliquer que dans les cas des manifestations non autorisées, qui sont appelées sur les réseaux sociaux, «la doctrine que j’ai mise en place, c’est de dire : oui, on interpelle, puisqu’il y a un délit d’attroupement qui est constitué».
Sauf que là, donc, il n’a pas trouvé les organisateurs.

L’humoriste Alex Vizorek, au micro de Par Jupidémie sur France Inter, s’illustre mieux qu’un analyste juridico-politique en s’exclamant en substance : « C’est bête, quel dommage qu’il ne dispose pas d’équipes d’enquêteurs ! » C’est entendu, ce « Je n’ai pas trouvé les organisateurs » est à la fois grotesque et odieusement méprisant tant il insulte la représentation nationale à laquelle il s’adresse. Les députés vont-ils croire une seconde que le préfet de police de Paris est incapable de trouver qui a organisé cette manifestation illégale de policiers ? Les limiers de Libération y sont parvenus, eux : « En cherchant l’origine de ces manifestations sur les réseaux sociaux, CheckNews a pu identifier plusieurs messages, qui indiquent que les rassemblements parisiens répondent à l’appel de la BAC 75N, c’est-à-dire la brigade anticriminalité de nuit de Paris. Ainsi, la page Facebook du syndicat policier Unité SGP Police 94 note le 14 juin qu’elle «a répondu présente à l’appel initié par nos collègues de la BAC 75N, appelant à se réunir au pied de l’arc de Triomphe». Idem le 18 juin, elle note «Unité SGP 94 présent lors du rassemblement initié par la Bac 75 N au Château de Vincennes», où avait lieu un nouveau rassemblement. » Ce bon préfet Lallement n’avait pas pensé à aller voir sur Twitter ! Et les organisateurs de la manifestation illégale ne seront pas inquiétés.

Une autre déclaration de Lallement fait encore frémir à la relecture : « ceux qui sont aujourd’hui hospitalisés, ceux qu’on trouve dans les réanimations, désormais, aujourd’hui, ce sont ceux qui au début du confinement, ne l’ont pas respecté. C’est très simple. Il y a une corrélation très simple. » Cette fois, le préfet a dû présenter ses excuses: « la préfecture de police a fait savoir, par le biais d’un communiqué, que Didier Lallement « regrette les propos qu’il a tenus ce matin lors d’une opération de contrôle des mesures de confinement et tient à les rectifier. » Toujours selon la préfecture, « son intention n’était pas d’établir un lien direct entre le non-respect des consignes sanitaires et la présence des malades en réanimation. Il s’agissait de rappeler la nécessité d’une stricte application du confinement dans cette période, pour la protection de la santé de chacun. » En bref, il ne voulait pas dire ce qu’il a très exactement dit, en des termes on ne peut plus explicites. Sors les rames, Didier !

« Nous ne sommes pas dans le même camp, Madame »
Nous vous annoncions un dossier très lourd et nous tenons nos promesses. Il y a donc aussi cette scène captée en vidéo, face à une manifestante Gilet jaune.

Pourquoi donc le préfet, qui « s’abstient, dans l’exercice de ses fonctions, de toute expression ou manifestation de ses convictions religieuses, politiques ou philosophiques » (code de déontologie de la police nationale et de la gendarmerie nationale), dit-il à cette femme qu’ils ne sont « pas dans le même camp » ? Parce qu’elle manifeste contre le pouvoir ? Qu’elle manifeste tout court ? La question reste posée. La réponse suggérée côté préfectoral relève là encore du parfait foutage de gueule : « L’entourage du préfet de police de Paris assure à franceinfo que Didier Lallement parlait « du camp des casseurs et pas de celui des gilets jaunes. » Il est vrai que la femme à qui il s’adresse ressemble furieusement à une membre des black blocks !

« Mise en danger de la vie d’autrui »

Priscillia Ludosky, co-organisatrice d’une manifestation Gilets jaunes en novembre 2019, porte plainte contre le préfet de police de Paris.

Mais voyons concrètement comment Lallement traite donc ces Gilets jaunes qu’il assimile tous à des casseurs, avec l’exemple d’une manifestation de novembre 2019, qui lui vaut une plainte pour « atteinte à la liberté individuelle par personne dépositaire de l’autorité publique », « entrave à la liberté d’expression, de réunion et de manifestation » et « mise en danger de la vie d’autrui. » Les plaignants sont les co-organisateurs de la manifestation, Priscillia Ludosky et Faouzi Lellouche. Ils sont soutenus par la Ligue des droits de l’Homme, qui dénonce de « graves atteintes aux libertés » et « un recours disproportionné à la force publique », et décompte « au moins 94 blessés. » Dont un énième éborgné : insupportable ! Que s’est-il passé ?

La stratégie de la nasse contre le droit de manifester est le titre du rapport de 30 pages de L’Observatoire parisien des libertés publiques, émanation de la Ligue de droits de l’Homme. En voici la conclusion : « La manifestation prévue au départ de la place d’Italie a été le théâtre d’interventions violentes, d’un recours massif aux armes du maintien de l’ordre, dont des armes de guerre, par les forces de police et de gendarmerie présentes sur place. Place d’Italie, on dénombre 94 personnes prises en charge par les secouristes de rue présents sur place, une personne mutilée ayant perdu un œil, un journaliste grièvement blessé au visage et des personnes en état de détresse (évanouissements, crises de panique). L’Observatoire s’inquiète de l’emploi d’armes qui mutilent, blessent et traumatisent. Utilisées dans le cadre d’une stratégie de dissuasion et d’intimidation, elles affaiblissent le droit de manifester pourtant nécessaire dans une société démocratique. Il s’alerte également que journalistes et «streets-médics» soient pris pour cible. (…) De multiples irrégularités ont été constatées, telles l’absence de sommations, l’utilisation d’armes en dehors de toute nécessité ou proportionnalité, et l’absence d’insignes ou d’identification de policiers en intervention. »

Premier mai 2019 chamailleur

« L’Observatoire s’inquiète de la pratique de la nasse comme technique de maintien de l’ordre, poursuit le rapport. Cette technique policière à l’utilisation de plus en plus fréquente, pose en effet des réelles questions quant à sa légalité (privation de liberté hors cadre légal, limitation injustifiée des libertés d’aller et venir, d’expression, de réunion et de manifestation) et aux risques qu’elle engendre pour l’intégrité physique des personnes, manifestant·es ou non. Ces éléments conduisent l’Observatoire à s’interroger quant aux objectifs poursuivis par les autorités et salles de commandement à travers la mise en place d’un encadrement de cette nature, dont la capacité à accroître considérablement les tensions et à augmenter les risques de blessures graves ne pouvait raisonnablement être ignorée. Les autorités ont-elles véritablement souhaité éviter les heurts, violences ou débordements ? Au contraire, il apparaît que la stratégie du maintien de l’ordre adoptée et la stratégie de communication offensive, ont constitué un cadre particulièrement favorable au développement de ces situations, entraînant in fine la justification de la nasse place d’Italie, de «l’interdiction» de tout départ de cortège et de la répression particulièrement violente qui a suivi au cours de l’après-midi. »

A police officer kicks a protester during an anti-government demonstration called by the « Yellow Vest » (Gilets Jaunes) movement on January 12, 2019, on the Place de l’Etoile, in Paris. – Thousands of anti-government demonstrators marched in cities across France on January 12 in a new round of « yellow vest » protests against the president, accused of ignoring the plight of millions of people struggling to make ends meet. (Photo by LUDOVIC MARIN / AFP)

Utiliser sciemment la violence pour imprimer la peur et dissuader les citoyens d’aller manifester : la systématisation de cette pratique date en France de François Hollande (pour réprimer la contestation de la loi El Khomri), dont on n’imaginait pas le jour de son élection qu’il infligerait au « pays des droits de l’Homme » (sic) une telle escalade autoritaire et liberticide. Emmanuel Macron s’est coulé avec aisance dans ses traces. Et la justice, laisse-t-elle faire ? La plainte contre Lallement n’a évidemment aucune chance : à Lyon, en 2010, plus de 600 personnes avaient été encerclées par la police pendant plus de six heures sur la place Bellecour, lors d’une manifestation contre la réforme des retraites de Sarkozy, et 19 associations et syndicats avaient porté plainte, comme le rappelle Le Monde. Verdict : non-lieu pour le préfet et le chef de la police lyonnaise de l’époque, confirmé en mars dernier par la cour d’appel. Pas trop de soucis en vue pour notre préfet de police de Paris. Sauf si l’on considère qu’à la différence de l’affaire lyonnaise, on a compté 94 blessés place d’Italie !

Même s’il s’agit de son bilan le plus glorieux, Lallement n’en est pas à son coup d’essai en matière de brutalité : avant Paris, il était préfet de Nouvelle-Aquitaine. Résultat ? Un rapport de soixante pages dédiées à sa politique lors des manifestations en termes de maintien de l’ordre, signé de l’Observatoire girondin des libertés publiques. Émanant comme son frère parisien de la Ligue des droits de l’Homme, il rassemble notamment Greenpeace, Médecins du monde ou le Syndicat des avocats de France. Sous le titre offensif d’Une politique d’intimidation, le rapport ne mâche pas ses mots : « politique d’escalade de la violence« « sommations inexistantes », « répression des manifestations lycéennes », « usage non-maîtrisé et dangereux des armes » (grenades GLI-F4, LBD-40, Lacrymogènes…), « répression judiciaire » (« entrave à la liberté de manifester », « gardes a vues », « traitement judiciaire des procédures à l’encontre des manifestants »…), énumère France 3.

Le matraquage de parlementaire aussitôt approuvé

« Je marchais tranquillement pour rejoindre mon vélo, avec un ami, vers la place des Victoires quand on s’est fait rattraper par des policiers. J’ai à peine eu le temps de sortir ma carte de parlementaire, de crier mon nom et ma qualité, que je me suis pris des coups de matraque télescopique. Mon ami a eu le même sort » : tel est le récit que fait le député France insoumise Loïc Prud’homme des faits survenus le 2 mars 2019 à Bordeaux. Et le préfet de Nouvelle-Aquitaine d’alors dans cette affaire ? Eh bien notre ami Lallement s’est fendu d’un message sur Twitter à chaud : pour lui, en matraquant un parlementaire qui quitte tranquillement une manifestation, les policiers « ont fait correctement leur travail » et il « les soutien[t] totalement. » Voilà qui suscite la colère d’Eric Coquerel, qui s’exprime ci-dessus, et de son organisation entière, comme le relate L’Obs.com : « La France Insoumise a affirmé dans un communiqué que Loïc Prud’homme avait été matraqué « en toute impunité » par « des policiers » alors qu’il « partait pacifiquement de la manifestation. Ils l’ont fait consciemment après avoir reconnu la fonction de Loïc », ont-il dénoncé. « Frapper un député symbolise la dérive autoritaire actuelle. Nous demandons immédiatement la démission de M. Castaner, ainsi que des excuses et l’ouverture d’une enquête de l’IGPN. » Les Insoumis peuvent toujours courir, et Lallement lui aussi, court toujours… Car revenons à l’accablant rapport de l’Observatoire girondin des libertés publiques, et précisément à sa conclusion : « L’OGLP s’inquiète de voir que les stratégies bordelaises du préfet Didier Lallement, que nous dénonçons dans ce dossier, semblent au contraire avoir été appréciées du gouvernement, au point qu’il a été promu depuis à la préfecture de Paris, comme symbole du durcissement souhaité de la politique du maintien de l’ordre dans la capitale. Nous y voyons une fuite en avant dangereuse pour les droits et libertés comme pour les personnes et souhaitons que ce dossier serve de signal d’alarme. »

Le journaliste David Dufresne dénonce l’omerta des médias français sur les violences policières.

Résumons-nous et concluons : non, las, ce rapport n’aura pas servi de signal d’alarme et le maintien à son poste de cet énergumène, promu à Paris en récompense de ses multiples dérapages, avec sa soi-disant doctrine de gestion de l’ordre qui ne fait que semer le chaos (et terrifie les citoyens, à qui ça apprendra d’aller manifester !), illustre la dérive d’une Macronie en roue libre, qui n’est plus aujourd’hui soutenue par personne mais use et abuse de la violence pour étouffer les oppositions. Cela avec la complicité des médias dominants : « Il y a eu une «omerta ahurissante» des médias français sur les violences policières durant le mouvement des Gilets jaunes, a lancé David Dufresne, en recevant jeudi 14 mars son Grand Prix du jury du journalisme 2019 des mains des journalistes du Monde, Raphaëlle Bacqué et Ariane Chemin. «Ces images étaient sous nos yeux. Faites votre boulot !», a-t-il lancé, en emportant son trophée, sous une belle ovation. »

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