Mai 242012
 

« Le jeudi 16 mai, j’ai participé à l’émission d’Arte 28 minutes sur le thème : La Grèce, talon d’Achille de l’Europe ?« , rapporte Vicky Skoumbi,  rédactrice en chef de la revue grecque de philosophie, psychanalyse et arts Alètheia et co-auteur de l’appel Sauvons le peuple grec de ses sauveurs !, qui proteste de la censure dont elle fut victime sur la chaîne franco-allemande : « Je viens de visionner l’émission telle qu’elle a été diffusée et j’en crois pas à mes yeux : le passage où je disais que l’aide accordée à la Grèce a été en réalité une aide aux créanciers du pays, et que les plans de sauvetage successifs ont été conçus pour protéger les créanciers d’un défaut éventuel de la Grèce, tout en plongeant le pays dans une récession de l’ordre de 20% et en le menant tout droit à la faillite, a tout simplement disparu ! Si vous regardez attentivement, vous constaterez les traces de coupure par des enchaînements assez abrupts et la non fluidité de la parole après la première intervention de Benjamin Coriat. De même est passé à la trappe, un passage vers la fin où j’avais évoqué une confrontation qui n’est pas de nature nationale entre Grecs et Allemands, mais bel et bien entre deux camps transnationaux, c’est-à-dire entre ceux qui, en marchant littéralement sur des cadavres, défendent les intérêts du secteur financier d’une part, et, d’autre part, ceux qui défendent les droits démocratiques et sociaux et en fin de compte le droit à une vie digne de ce nom. Je prends à témoin Benjamin Coriat qui participait à l’émission et qui pourrait certifier que j’ai bien tenu ces propos dont la trace disparaît sous les ciseaux du censeur. (…) si la pratique établie est de couper un peu les longueurs, comment se fait-il que les deux coupes principales portent, comme par hasard, sur des propos concernant les vrais bénéficiaires de l’aide à la Grèce, c’est à dire les banques, ainsi que sur le caractère fallacieux de la supposée confrontation gréco-allemande ? Comme vous pouvez d’ailleurs sans doute le constater vous-même, mon temps de parole correspond à un tiers – peut-être même moins – de celui de Monsieur Prévelakis. Celui-ci , avec sa proposition d’un médiateur, sous la tutelle duquel devrait se mettre la Grèce, proposait rien de moins que de suspendre les procédures démocratiques en Grèce et de placer Sarkozy (!) à la position d’un tuteur du peuple grec qui ne saurait être représenté par ses élus, surtout si ceux-là appartiennent par malheur au Syriza. J’ai bondi mais on ne m’a pas laissé le temps de réagir en coupant là l’émission. Conclure l’émission sur ce propos est absolument scandaleux. Cela n’honore pas, loin de là, Arte qui se revendique d’une sensibilité démocratique. D’ailleurs, si vous regardez un peu attentivement le déroulement juste avant la fin, vous verrez que la dernière question s’adresse à moi, Mme Quin se tourne bien vers moi et non pas vers M. Prévélakis. Et ma réponse concernant les deux Europe qui s’affrontent et qui précédait la conclusion de Georges Prévélakis, est passée complètement à la trappe. Bref, les coupures, la répartition inégale du temps de parole, la conclusion sur un appel à suspendre la démocratie en Grèce, tout cela, si n’est pas de la manipulation de l’information, c’est quoi au juste ? »

Bonne question. Et que penser de la proposition émise par Jean-Claude Trichet, ancien président de la Banque centrale européenne (BCE), jamais élu par quiconque, qui formule lui aussi l’idée de Prévelakis de « suspendre les procédures démocratiques » ?  « Jean-Claude Trichet  a proposé jeudi que l’Union européenne soit habilitée à prendre en charge le budget d’un État membre s’il constate son incapacité à mettre de l’ordre dans ses finances, dans le cadre de mesures pour préserver l’euro des conséquences de la crise grecque.L’ancien président de la BCE, dont le mandat s’est terminé en novembre, préconise, en l’absence d’une union fédérale politiquement difficile à appliquer, l’activation d’un mécanisme fédéral exceptionnel, quand la politique budgétaire d’un pays menace l’ensemble de l’union monétaire. (…) Jean-Claude Trichet a noté que les éléments de ce mécanisme étaient déjà en place, les pays membres ayant accepté, dans le pacte budgétaire européen, de surveiller leurs budgets respectifs et de sanctionner les déficits excessifs. La prochaine étape, selon l’ex-patron de la BCE, serait de placer un pays sous administration européenne quand son gouvernement ou son parlement ne sont pas en mesure d’appliquer des politiques budgétaires approuvées par l’UE. » C’est loin d’être la première fois que nous parlons de dictature financière : qui peut désormais nier que c’est bien de cela qu’il s’agit ?

Et nos « socialistes » français dans tout cela ? Ils refusent de recevoir le chef de Syriza, le Front de gauche grec, pourtant donné vainqueur par les sondages des prochaines législatives : quel signal désastreux de mépris de la démocratie et de soumission aux marchés financiers ! « Le leader du Front de gauche, Jean-Luc Mélenchon, a accusé lundi ses anciens camarades du PS d’être le «parti de Papandreou» pour n’avoir pas reçu son homologue du parti de gauche grec Alexis Tsipras de passage à Paris. «Les dirigeants socialistes ont commencé une ardente carrière de godillot : le président ne reçoit pas, donc eux non plus. C’est lamentable», a déclaré Jean-Luc Mélenchon après une conférence de presse commune avec le leader du parti Syriza. «Si Bernard Cazeneuve (nouveau ministre aux Affaires européennes, ndlr) ne voulait pas le recevoir, pourquoi est-ce que le Parti socialiste ne l’a pas reçu? Nous comprenons le message : le Parti socialiste est le parti du mémorandum et de l’alliance avec le PASOK, le parti de Papandreou, le parti qui s’accroche au passé», a poursuivi l’ex-candidat du Front de gauche à l’Élysée. «Je déplore de voir Laurent Fabius, qui a été engagé avec moi pour la bataille du non (ndlr : au référendum européen en 2005) parler sur ce ton aux Grecs en leur disant maintenant il va falloir vous soumettre au mémorandum», a-t-il dit. Les Grecs, s’ils veulent rester dans la zone euro, «ne peuvent pas se prononcer pour des formations qui les feraient sortir de l’euro», aux législatives du 17 juin, a affirmé lundi le nouveau ministre des Affaires étrangères (…). » Or Syriza ne propose absolument pas que la Grèce sorte de l’euro ! « C’est très délicat car nous n’avons pas de leçons à leur donner. Mais en même temps, la France qui n’a pas à donner de leçons doit dire les choses à (ses) amis grecs », a précisé Fabius. « Il faut bien que chacun comprenne que l’enjeu c’est que les Grecs restent ou ne restent pas dans l’euro. On ne peut pas à la fois vouloir rester dans l’euro et ne faire aucun effort. » Ne faire aucun effort ! On bondit en lisant ça, avec un pays complètement exsangue, dévasté, qu’on entend dépecer et affamer plus encore. Mais c’est ainsi (aussi) en Hollandie : leur ignoble chantage impose l’austérité criminelle en échange d’un maintien dans l’euro. Et si les Grecs votent Syriza, il faudra dissoudre le peuple grec. Résistance !

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  28 commentaires à “Grèce, orthodoxie libérale, pensée unique et censure : la dictature financière avance ses pions”

  1. « On ne peut pas à la fois vouloir rester dans l’euro et ne faire aucun effort. » En lisant cette nouvelle saloperie je me suis dit que mon modeste blogue est consacré justement aux ceusses qui font rien qu’à faire des efforts. Olivier s’occupe d’analyser le grand merdier tandis que je chronique les dégâts du merdier en bas ou tout en bas. On a régionalisé la répartition des tâches. ;o) Bonne journée.

    http://partageux.blogspot.com/

  2. Et ben voilà, le message est clair, la BCE, les financiers tout cela est incarné par les propos de Trichet, qui veulent passer à un autre système que la démocratie, en précisant que c’est non seulement souhaitable, mais en plus possible car les rouages d’une nouvelle machine sont possibles.

    Un détail entendu sur Là-bas si j’y suis : Alexis Tsipras, chef du Syriza, notait que nous, Français, Situions le Pasok à la même place que le PS, c’est-à-dire à gauche. Sauf qu’il précise que les Grecs n’ont jamais placé le Pasok à « gauche »…

  3. J’étais persuadé que la censure s’arrèterait avec « le changement,c’est maintenant »et je ne comprends pas du tout ce que fait NS dans la proposition du sieur Prévélakis.On n’est donc pas débarrassé du sarkosysme ?

    • On est peut-être débarrassé du Sarkozysme, mais pas de la pensée unique et de l’eurolibéralisme. (Et oui, le PS est libéral, c’est Delanoé qui le dit).

      • Oui, la gauche libérale, c’est un concept interessant mais la France était à la traine sur ce point: elle existe à peu près partout depuis de plombes. Le Modem de Bayrou faisait plus ou moins office de palliatif jusqu’à ce que les PSeux décident d’assumer ouvertement leur côté libéral-socialiste (cette blague en forme d’oximore, mais « socialisme » ne veut plus rien dire tant le mot est usé, éculé, et collé sur n’importe quel courant politique depuis un siècle). Bayrou cela dit, est un petit peu plus de droite que le PS, et un petit peu moins libéral (a lire le programme en tous cas). Que du bonheur.

        Ce que nous avons de bien en France, c’est la nuance entre nos deux grands partis de droite: la droite xénophobe et ultralibérale (tendance sarkozy) et la droite xénophobe et antilibérale (tendance Le Pen) – Trop du bonheur total.

        En bref, nous ne sommes pas rendus.
        Sauf que… Ce qui monte aujourd’hui, ce n’est pas comme dans les années 30 l’extrème droite xénophobe. Eh non! cette tendance là, si elle fut larvée, a toujours existé a un niveau relativement élévé depuis Vichy. Pétain en fut le révélateur, et elle a fait long feu. Sous les hués de la honte elle a du sortir de scène et se trouver un visage plus policé (mais les communistes ont du aussi mettre au clair leurs positions au vu des crimes de Staline etc, par un refus catégorique d’identification à ces horreurs).

        Cette tendance là (la droite antilibérale et xénophobe, très pro france « traditionelle » (quésako?) et protectioniste) n’a baissé que très graduellement depuis lors. Mais les petites phrases creuses de Pétain font toujours mouche, le succès du concept « d’égalité des chances » le montre bien. « Le travail, c’est la liberté » etc. Y comprit dans la bouche d’un ultralibéral, si tenté est que la population visée fasse vraiment la différence.
        Elle n’a baissé que très graduellement, mais, si l’on regarde sur une longue période (ces 100 derniers années) elle s’est juste prit une claque monumentale. Et continue a sombrer. Bien comme il faut. Ce pourquoi Marine Le Pen n’a que peu progressé au regard des scores du FN en 2002, tendis que la mouvance FdG semble sur une rampe de lancement.

        Le mécontentement ne peut que se cristalliser dans des époques comme celles que nous vivons. Il a pu se cristalliser autour de Hitler à l’époque, aujourd’hui la xénophobie comme projet d’avenir ne fait juste plus réver. Le nombre d’années qui séparent Hitler d’ambiances comme celle qui a vu naitre l’affaire Dreyfus n’est juste pas le même que celui qui nous sépare aujourd’hui de ce temps d’obscurantisme du racisme scientifique. La sauce prend bien toujours, car le fond de boue existe toujours: mais il est en perdition.

        Alors, d’autres horisons devienent possible. Enfin, pour autant que l’on ne se foire pas trop.

  4. La réponse d’Arte pour se dédouaner est un monument de jésuitisme et d’hypocrisie. On croirait lire Le Monde. Ou entendre le médiateur de radiorance, c’est du même tonneau.

    Pour ce qui concerne Fabius, pas sûr qu’il vise Syrisa. Peut-être pense-t-il aux fachos ? au KKE ?

  5. Une caste aristocratique détient les leviers de l’UE. J’ai bien peur que les appels moraux et même politiques ne suffisent pas à faire changer d’avis des gens qui sont sous perfusion de pensée bancaire depuis des décennies, et pensent qu’ils ont le bon choix parce qu’ils sont au sommet.

  6. Je m’essplique :

    Fabius a mis en garde contre un vote pour des partis plaidant pour la sortie de l’euro. C’est le sous-estimer que de croire qu’il n’est pas au courant de la position de Syriza sur cette question.Une fois de plus c’est la journaille qui mélange tout et n’y connait rien et enfume. On n’est pas obligé de suivre la dite journaille, comme le fait inconsidérément Mélenchon, que je croyais plus méfiant…

    A la lettre des déclarations de Fabius rien n’indique qu’il parle de Syrisa. C’est l’interprétation des merdias moutonniers qui fait le lien.

    • Pas d’accord, à mon avis il vise bien Syriza, puisque c’est bien cette formation qui est donnée vainqueure des prochaines élections. Les néo-nazis feront un score bien trop important mais loin de leur permettre d’être aux manettes.

  7. Concernnant le droit de réponse, Franck Firmin-Guion se contredit dans la même phrase : « arte ne pratique jamais aucune censure » et « l’émission a été coupée ». Marrant. Ensuite, elle juge le propos tenu par Vicky Skoumbi peu compréhensible. Pour M. Firmin-Guion, pas pour les téléspectateurs! Il reporte ses structures mentales sur le téléspectateur en le jugeant incapable, comme lui, de comprendre un argument, qu’il coupe au montage. J’appelle cela de la censure.

  8. visiblement dans sa réponse ARTE dit que les trois intervenants étaient là pour défendre la Grèce. De plus, ARTE ajoute que Monsieur Prévelakis avait déjà dit que l’aide avait été dirigé vers les banques. Enfin il note que Monsieur Prévélakis est intervenu à la fin sur une note d’humour.
    Dans ce cas pourquoi Mme Skoumbi s’est énervé en visionnant l’émission ? Je vais donc essayer de regarder l’émission pour voir si ce que dit ARTE est juste.

  9. J’ai visionné l’émission et je comprends en effet l’énervement de Madame Skoumbi. Déjà Mr Prévélakis commence par dire que si ce n’est pas le pasok ou la droite classique qui prend le pouvoir alors cela sera une catastrophe humanitaire.
    Mme Skoumbi n’est pas du tout sur la même argumentation que ce monsieur. Elle rappelle que Syriza n’est pas un parti d’extreme gauche mais de gauche.
    A la fin, ce monsieur propose de quitter temporairement la démocratie et il dit en effet que sarkozy pourrait diriger temporairemùent la pays (alors on peut dire que l’utilisation de Sarkozy est une provocation mais il est tres serieux quand il propose un médiateur pour faire le travail).
    Ensuite ARTE dit « Georges Prévélakis par exemple abordait, comme vous, cette question de l’aide accordée à la Grèce qui est en réalité une aide accordée aux créanciers du pays. Son propos était plus compréhensible que le vôtre, et nous l’avons retenu. » C’est une honte jamais ce monsieur ne l’a abordé comme Mme Skoumbi.
    On a Mme Skoumbi qui dit qu’il faut changer de système et faire payer les riches (dixit son propos dans le montage) et de l’autre une personne qui est là pour affoler tout le monde (il ne faut pas que syriza soit élu). A noter que l’économiste (attéré) présent est d’accord pour dire que les propositions de Syriza sont justes et devrait permettre d’améliorer les choses.
    Donc ARTE a bien censuré Mme Skoumbi (à voir). Je comprends son énervement qui est d’ailleurs visible à partir de la moitié de la vidéo, à l’encontre de ce monsieur Prévélakis.
    http://videos.arte.tv/fr/videos/28_minutes-6654932.html

  10. Le Fonds monétaire international (FMI) a publié, mardi 5 juillet 2011, le contrat de travail de sa nouvelle directrice, Christine Lagarde. L’ancienne ministre des finances touchera un salaire annuel de 551 700 dollars (soit 380 727 euros), soit un salaire mensuel d’environ 31 700 euros. En outre, cette somme n’est soumise à aucun impôt, grâce au statut de fonctionnaire international des salariés du FMI.

    http://www.lemonde.fr/economie/article/2011/07/05/christine-lagarde-arrive-au-fmi-la-grece-dans-le-viseur_1544783_3234.html

    Madame la marquise Christine Lagarde est comme les aristocrates d’avant la Révolution française, qui ne payaient aucun impôt, eux non plus.

    Madame la marquise demande au peuple grec de payer des impôts, mais madame la marquise ne paie pas d’impôt sur le revenu.

    A la guillotine, cette aristocrate.

    A la guillotine, et avec elle tous les autres aristocrates.

  11. Pour voir le néolibéralisme (mais cela fait tellement longtemps qu’on le dit « néo » qu’il faudrait simplement dire « ultralibéralisme », les choses seraient plus claires) en marche et les visées liberticides de ceux qui s’en réclament, ce lien vers un article de Politis.fr qui me semble instructif car il retrace l’historique des décisions gouvernementales québécoises qui conduisent désormais des milliers de personnes dans les rues.

    http://www.politis.fr/Printemps-quebecois-quand-la,18522.html

  12. […] de ses sauveurs !, qui proteste de la censure dont elle fut victime sur la chaîne franco-allemande Continue reading » Ce contenu a été publié dans 7 d'ailleurs par test. Mettez-le en favori avec son […]

  13. Mais où est donc Olivier ?

  14. Serait-ce les vacances ? Avez-vous perdu votre verve contumière ? Il y a pourtant beaucoup à dire sur ce qui se joue dans le monde en ce moment! Allez, reprenez votre plume, si si, vous verrez, la prose revient en écrivant!

  15. […] vision technocratique et autoritaire de l’économie qui conduit pour seul exemple funeste  la Grèce  (avant bien d’autres probablement…) au bord du gouffre, avec ses 4 000 suicides l’année […]

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