Nov 082010
 

« La voix du peuple n’est que l’expression de l’esprit populaire, lui même forgé pour le peuple par les leaders en qui il a confiance et par ceux qui savent manipuler l’opinion publique, héritage de préjugés, de symboles et de clichés, à quoi s’ajoutent quelques formules instillées par les leaders », écrivait Edward Bernays dès 1928 (Propaganda – Comment manipuler l’opinion en démocratie). Quand lesdits leaders martèlent un message sécuritaire – « la première liberté, c’est la sécurité », décrète l’UMP -, ils sont grandement aidés par la répétition dans les médias de messages anxiogènes instillant le sentiment d’insécurité. Or, on l’observe quotidiennement dans la hiérarchie de l’information délivrée par les médias de masse, la part des faits-divers tend à devenir de plus en plus prépondérante dans les journaux, notamment télévisés : « De 630 sujets en 1999 à 1710 en 2008, c’est près de 270% d’augmentation pour les seuls faits divers », calcule Libération, citant des chiffres de l’Institut national de l’audiovisuel. Un mouvement aux effets encore aggravés par le véritable bombardement continu d’informations – délivrées brutalement, sans mise en perspective – auquel est soumis le citoyen de notre médiacratie. Des chaînes de télé spécialisées en continu aux radios, en passant par les relais d’Internet, impossible d’échapper au fil de l’actualité tel qu’on nous le façonne. Du sang à la Une : c’est ainsi que l’opinion se trouve gouvernée par la peur, et s’avère ainsi d’autant plus aisément manipulable, ce qui arrange bien l’oligarchie qui nous gouverne. Par leur précieux concours à la diffusion de ce climat de violence et d’inquiétude, les médias alimentent ipso facto la propagande sécuritaire, sciemment ou pas, que la démarche soit idéologique ou commerciale. Comment les médias pèsent-ils ainsi sur l’opinion ?

Dans Elections et télévisions (Presses universitaires de Grenoble, 2007), Jacques Le Bohec,  professeur des universités en Sciences de l’information et de la communication et chercheur au GAP (Groupe d’analyse politique, Université Paris-Ouest, Nanterre), juge qu’il diffusent une idéologie d’extrême droite : « La construction, la sélection, le traitement et la hiérarchie des informations qui parcourent les journaux télévisés favorisent une vision du monde en correspondance avec celle prônée par Jean-Marie Le Pen : ultralibéralisme économique, anti-État social, répression plutôt que prévention, défiance envers les étrangers, etc. (…) Pierre Bourdieu brocardait l’hypocrisie des «belles âmes humanistes» [Bourdieu, 1996] qui prennent une pose morale bien-pensante et inquiète vis-à-vis d’un diable qu’ils ne reçoivent qu’avec une longue cuiller en se pinçant le nez, alors qu’ils concourent à ses succès électoraux [James, 2005] : hiérarchie des informations, mépris de classe, enchevêtrement des élites, dérogations aux chartes de déontologie, idéologie libérale, pluralisme étriqué, anti-intellectualisme, leurre de la parité sexuelle, acceptation des chiffres officiels et de sondages, appel au sacrifice des autres, critique des syndicats et des grèves, mise en avant du religieux, etc. On peut évoquer plusieurs autres choses : emploi de l’expression «jeunes de banlieue» préférée au racisme à l’embauche et au logement, relation des innombrables faits divers sanglants, soi-disant «problèmes de l’immigration», révérence entre les institutions et les employeurs, émotion voyeuriste envers les victimes, compassion larmoyante envers les miséreux, pathos des présentateurs (cœur plutôt que cerveau), association d’une grève avec une insupportable «prise en otages des usagers», multiples sujets promotionnels, auto-absolution et jésuitisme du médiateur, inquiétude pour les cours de la Bourse, souci pour les intérêts particuliers des commerçants des stations balnéaires et montagnardes, profusion de marronniers sans contenu informatif, précipitation à absoudre les Princes déchus, indifférence pour les conditions de travail dans les entreprises, chauvinisme dans les comptes rendus sportifs, acceptation immédiate des leurres gouvernementaux (interdiction de fumer, sécurité routière, etc.), narration superficielle et sensationnaliste de l’actualité des pays étrangers, préférence pour la charité bien ordonnée sur la justice sociale, dénigrement des services publics au nom de la productivité apparente, absence de critique des convictions religieuses malgré leur obscurantisme flagrant, incitation au fatalisme et au découragement, incitations à la consommation quitte à faire ensuite des reportages attristés sur les ménages surendettés, médicalisation et psychologisation des problèmes de société, etc. » L’avènement de l’extrême droite française, incarnée par Nicolas Sarkozy appliquant le programme du Front national, ne tient donc pas du hasard mais d’une manipulation politique, bénéficiant de la complicité de la caisse de résonance médiatique.

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  19 commentaires à “Sang et fric à la Une : ces médias au service de l’extrême droite”

  1. […] This post was mentioned on Twitter by Olivier Bonnet and Céleste, gilles j.. gilles j. said: RT @OlivierBonnet: Sang et fric à la Une: ces médias au service de l’extrême droite http://alturl.com/ex2ei Extrait d'un bouquin de l'un … […]

  2. Je ne suis pas sûr Olivier qu’il s’agisse d’une « manipulation ».

    Sûr que non, même.

    Sûr que non si, en parlant de « manipulation », tu y adjoints automatiquement une intentionnalité consciente (ce qui relève d’une acception dominante du terme).

    Il n’y pas « manipulation » dans le sens où il n’y a pas « intentionnalité ». Les effets sont tout à fait les mêmes, mais il n’y a pas d’intentionnalité.

    Ce qu’il faut pointer ce sont tous les effets d’ajustement, de coordination, de synchronisation spontanée en matière idéologique. Pas besoin de concertation ni de manipulation (donc d’intention consciente) pour retrouver dans la majorité des médias les traces évidentes d’une même idéologie (qui, par définition, ne se voit pas elle-même, et se pense même « anti-conformiste », le conformisme étant – ficelle typique de la droite réactionnaire – attribué aux courants critiques les plus minoritaires). C’est le gros apport théorique de la sociologie critique – dont, quoiqu’en pensent les afficionados des formules définitives et des sentences péremptoires, nous (la gauche) avons besoin. Certes, cependant, la pensée critique n’est pas suffisante – mais elle est indispensable. (on en discute chez CSP en ce moment).

    Ce qu’il faut pointer, ce sont tous les mécanismes systémiques qui font que, à tous les niveaux, les recrutements des entreprises médiatiques favorisent l’homogénéisation idéologique, tellement pernicieuse qu’elle se pense constituer un aboutissement « professionnel » en matière d’objectivation journalistique alors même qu’elle est la version la plus aboutie de la servilité et du dévouement aux pouvoirs.

    Derrière ces mécanismes, il y la formation des journalistes, qui favorise une homogénéisation sociale importante (pendant de l’homogénéisation idéologique). Il y a la concentration capitalistique, l’invasion de l’espace médiatique par les « intellectuels » en mal de reconnaissance universitaire qui viennent décrocher dans les médias des palmes et un statut que leur travail intellectuel ne leur permet pas d’obtenir de leurs pairs. Il y a aussi des mécanismes plus fins, plus précis, comme l’assimilation (désormais tenue pour vérité générale chez tous les journalistes qui se pensent intellos et chez la plupart des intellos qui penchent vers le journalisme) du marxisme à une idéologie (et non plus à une pensée forte et incontournable sur le monde social), qui aboutit à un réflexe très puissant : la disqualification et l’oblitération des faits rapportés par tout discours qui a une « couleur » marxiste ou néo-marxiste, en fait une essentialisation de toute discours de cette couleur, réduit à une figure repoussoir qui permet de faire l’économie d’une réception honnête.

    Rien qui ne relève de la manipulation, en vérité. Pas besoin de censure, l’auto-censure suffit et même cette dernière n’est pas vraiment dominante puisque ceux qui font l’info de masse ne pensent même pas à faire autrement que de la façon dont ils font.

    Je pense qu’il faut rappeler ça, même si c’est fatiguant à la longue, parce que parler de « conspiration » ou de « complot » (ce que tu n’as pas fait, hein) mais aussi de « manipulation » est une perche tendue au démontage malhonnête de ce que tu avances par ailleurs, démontage qui « porte » malheureusement très bien, parce qu’il est appuyé sur des ressorts très puissants.

    Cependant, évidemment, quand il y a objectivement manipulation et que le travail journalistique d’enquête et de recueil des faits permet de le démontrer, il faut évidemment le dire.

    Amicalement

    • Commentaire très fouillé et très juste. Je suis d’accord. En réalité, j’ai commis un raccourci : la manipulation est du côté des politiques, et la complicité – en effet pas forcément consciente – est celle des médias.

    • Si je résume un peu ta pensée, en la simplifiant à l’extreme, les journalistes (dont le travail consiste, si je ne me trompe à transmettre des informations vérifiées, de façon rationnelle et sans parti pris) ne sont pas malhonnetes, ils sont juste incompétents. Ouf, me voilà rassuré.
      (ne prend pas ça pour toi, Olivier, j’ai du mal à te considérer comme un journaliste au sens propre du terme)

      • ah mais on peut tout à fait transmettre des informations vérifiées, de façon rationnelle, et sans parti pris…

        … ce dernier se jouant plutôt dans la hiérarchisation de l’information et venant se nicher dans le choix (d’ailleurs pas toujours conscient) de mots et de notions qui forment système autour de la dynamique langagière libérale (l’idéologie se diffusant surtout par le biais de mots et d’expressions)

        incompétents, certainement pas, aveuglés certainement, et aveuglés par ce qui constitue un bien étrange paradoxe : souhaitant à tout prix se défier de positions partisanes et d’idéologies (dont toutes celles issues de la tradition marxiste et néo-marxiste), ils et elles se recroquevillent dans un espace notionnel et langagier qui est celui, dominant, qui abrite en fait l’idéologie dominante qu’ils et elles ne voient guère puisqu’elle a la force des idéologies dominantes : passer pour l’évidence.

        je parle ici des Noblions du Journalisme, bien entendu – et il y a évidemment parmi eux de notoires malhonnêtes, mais ceux-là, on a pas besoin d’être épaulé pour les percevoir pour ce qu’ils et elles sont.

      • # 2 :

        par ailleurs, ça n’est pas tant ma pensée que celle issue de travaux sociologiques (et je ne parle pas de sociologues médiatiques)

        et enfin, je pense qu’il faut défendre le mot de « journaliste » contre ceux qui le dévoient : Olivier est un vrai journaliste, et il en reste encore aussi dans les médias dominants (tous ne sont pas Le Figaro non plus hein)

        • La dernière Brève du Kiosque relaie le communiqué du SNJ d’Ouest France, qui s’insurge littéralement du traitement de l’information à propos du mouvement des retraites imposé par sa direction. Et ça fait du bien à lire !

  3. Ce matin « Le Progrès de Lyon » consacre sa une entière plus une page intérieur au nouveau petit ami de Madonna parce que ce dernier est Lyonnais !!! La presse nous prend pour des cons !!!

  4. Vous trouverez un lien ci-joint qui vous explique de A à Z comment fonctionnent l’auto-censure des médias, la manipulation et tout ce qui s’en suit, il suffit de sacraliser le sujet pour le rendre intouchable.

    Chaque remise en cause d’un sujet sacralisé devient blasphématoire, ce qui est d’un comique dans une république laïque :
    http://www.reopen911.info/video/11-90-le-mythe-et-la-realite.html

    Pourtant cela fonctionne très bien même à l’échelle mondiale !
    Circulez y-a rien à voir, c’est sacré, interdit, c’est une religion de pensée .
    Voilà où nous en sommes , la pertinence n’a plus sa place le dieu économie a des droits supérieurs à tout autre dieu ne fût-il le dieu « liberté », « démocratie », « justice ».

    L’intention n’est pas de nous manipuler, elle est de transformer la réalité pour nous amener à une pensée précise .
    Inutile de dire à un enfant de ne pas faire une chose, il ferai le contraire, il est bien plus efficace de tordre sa perception de la réalité afin que de lui-même il se pense en danger .

    La P.N.L appliquée à la masse .

  5. Petite anecdote pour illustrer : mercredi dernier (03/11) au 20H de France 2, Pujadas ne consacra que 25 secondes aux révélations du jour du « Canard enchaîné » sur l’espionnage de journalistes supervisé par Sarkozy en personne.

    Pour clore cette « brève » concédée à l’info capitale du jour, Pujadas eut cette phrase :

    « Voila qui nous amène à la politique »

    (suivit un sujet sur le sketch du jour concernant le remaniement : déclaration de Fillon disant qu’il était prêt à continuer comme 1er ministre)

    Comme si les révélations du « Canard » n’étaient pas éminemment politiques !

    Cette petite phrase de Pujadas rabaissait de fait l’info du « Canard » à un bas niveau de type fait divers voire ragots.

    Mais un fait divers véritable, par exemple l’enlèvement d’une jeune autrichienne enfermée des années dans une cave, donna lieu dans ce même JT à 4 minutes et 6 secondes d’antenne (sous prétexte que la fille venait de sortir un bouquin), y compris avec chronique plateau larmoyante du journaliste maison suivant les affaires judiciaires !

    Sans compter dans ce JT, le « dossier du jour » sur les forêts françaises (5 minutes) (il y eut aussi un sujet sur une fille qui venait d’accoucher à l’âge de 10 ans…)

    Ce 20H de Pujadas, sensé être un journal d’information, se rapproche sans cesse davantage d’un magazine bas de gamme pour décérébrés.

  6. Pas de manipulation !??? Oh !

    Comme si les directions des journeaux et des chaînes de télé n’étaient point le bras gauche de tous les riches entrepreneurs qui les possèdent. Riches entrepreneurs qui n’en ont rien à faire de Le Pen, mais qui, tous, sont scotchés sur la City ou Wall Street et son pied armé qui est l’AIPAC, les nouveaux évangélistes et les néo-conservateurs. Et Le Pen, lui-même n’est que comme eux !!! Grand Fidèle au Système !

    Quel est le problème de vertu au sujet des journalistes. Dans ce cas précis de possession des médias par le privé, ce qui est l’horreur en soi alors que ce devrait être un VRAI SERVICE, ce ne sont et ce ne peuvent être que des larbins… Et leur révolte, même à Ouest-France ne changera rien.

    Et Sarkozy lui-même… est tout simplement à leur niveau, au même niveau, au point que c’est lui qui est le rédacteur en chef de quasiment tous les médias !
    Rédacteur en chef et chef du Personnel (DIRKAB).

    • «  »Et Sarkozy lui-même… (…) c’est lui qui est le rédacteur en chef de quasiment tous les médias ! » »

      non. vous fantasmez !

      • Par contre, il a beaucoup d’amis patrons de presse !

      • oui… qui recrutent donc en fonction de leurs inclinations idéologiques… et leurs recrutés eux-mêms… etc…et c’est pas difficile vu la grande homogénéité sociale qui caractérise le « grand » journalisme (et la force de conversion très puissante qui caractérise aussi cet espace professionnel pour quiconque ne serait pas « du sérail » : les convertis pouvant parfois devenir pires que leurs maîtres – Val doit avoir les oreilles qui sifflent).

  7. « L’avènement de l’extrême droite française, incarnée par Nicolas Sarkozy appliquant le programme du Front national, ne tient donc pas du hasard mais d’une manipulation politique, bénéficiant de la complicité de la caisse de résonance médiatique. »

    On ne saurait mieux dire. Bravo!

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