Plume de presse








Accueil du site > Médias & liberté d’informer > Médias : les nouvelles féodalités héréditaires

Permalien : http://www.plumedepresse.net/spip.php?article1249

Edito coup de poing de Serge Halimi

Médias : les nouvelles féodalités héréditaires

Aidons Le Monde Diplomatique

dimanche 11 octobre 2009, par Olivier Bonnet


shSerge Halimi signe un superbe éditorial à la Une du Monde diplomatique : "L’automobile, nous dit-on, loin de constituer un bien public irremplaçable, n’est qu’une marchandise. On peut la fabriquer ailleurs, autrement, lui substituer un mode de transport différent. Rien de très grave au fond. Tandis que la presse... Cette dernière dispose d’un atout de poids dans le débat public. Quand elle juge son existence menacée, elle sonne le tocsin plus facilement qu’un ouvrier dont l’usine s’apprêterait à fermer. Et pour rallier chacun à son étendard, elle n’a qu’à prononcer la formule rituelle : « Un journal qui disparaît, c’est un peu de démocratie qui meurt. » L’énoncé est pourtant absurde, burlesque même. Se rendre à un kiosque suffit pour constater que des dizaines de titres pourraient cesser d’exister sans que la démocratie en pâtisse. Les forces de l’ordre idéologique perdraient même dans l’affaire quelques-uns de leurs commissariats. (...) Si les tourments des médias indiffèrent une large fraction de l’opinion, c’est pour partie qu’elle a compris une chose : la mise en avant de la « liberté d’expression  » sert souvent de paravent aux intérêts des propriétaires de moyens de communication. « Cela fait plusieurs décennies, estime le cofondateur du site dissident CounterPunch.com Alexander Cockburn, que les journaux dominants ont plutôt fait obstruction ou saboté les efforts destinés à améliorer notre situation sociale et politique (2. » Les enquêtes et reportages diligentés par la presse, de plus en plus rares, permettent surtout de préserver la fiction d’un journalisme d’investigation pendant que prolifèrent dans d’autres pages faits divers, portraits, rubriques de rmcconsommation, de météorologie, de sport, copinages littéraires. Sans oublier le simple copier-coller de dépêches d’agences par des salariés en voie de déqualification rapide. « Imaginez, lance l’universitaire américain Robert McChesney, que le gouvernement prenne un décret exigeant une réduction brutale de la place accordée aux affaires internationales dans la presse, qu’il impose la fermeture des bureaux de correspondants locaux, ou la réduction sévère de leurs effectifs et de leurs budgets. Imaginez que le chef de l’Etat donne l’ordre aux médias de concentrer leur attention sur les célébrités et les broutilles plutôt que d’enquêter sur les scandales associés au pouvoir exécutif. Dans une telle hypothèse, les professeurs de journalisme auraient déclenché des grèves de la faim, des universités entières auraient fermé à cause des protestations. Pourtant, quand ce sont des intérêts privés en position de quasi-monopole qui décident à peu près la même chose, on n’enregistre pas de réaction notable (3. » McChesney prolonge son exercice d’écologie mentale en posant la question suivante : puisque la démocratie est sans cesse invoquée, quand avons-nous au juste collectivement décidé — à quelle occasion ? lors de quel scrutin majeur ? — qu’une poignée de très grandes entreprises, financées par de la vente de publicité et prioritairement soucieuses de dégager un profit maximum, seraient les principaux artisans de notre information ? En 1934, le dirigeant radical français Edouard Daladier fustigeait les « deux cents familles » qui « placent au pouvoir leurs délégués » et qui « interviennent sur l’opinion publique, car elles contrôlent la presse ». Trois quarts de siècle plus tard, moins d’une vingtaine de dynasties exercent une influence comparable, mais à l’échelle de la planète. Le pouvoir de ces nouvelles féodalités héréditaires — Murdoch, Bolloré, Bertelsmann, Lagardère, Slim, Bouygues, Berlusconi, Cisneros, Arnault (4)… — excède souvent celui des gouvernements. Si Le Monde diplomatique avait dépendu de l’une d’entre elles, eût-il mis en cause le contrôle de l’édition par Lagardère ? Le destin qu’Arnault inflige à ses ouvrières ? Les plantations de Bolloré en Afrique ? (...)"

Des sans-culottes armés de claviers

logo"Tout le mal actuel, entend-on souvent, viendrait de ce pelé, de ce galeux d’Internet. Mais la Toile n’a pas décimé le journalisme ; il chancelait depuis longtemps sous le poids des restructurations, du marketing rédactionnel, du mépris des catégories populaires, de l’emprise des milliardaires et des publicitaires. Ce n’est pas Internet qui servit de caisse de résonance aux bobards des armées « alliées » pendant la guerre du Golfe (1991) ou à ceux de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN) pendant le conflit du Kosovo (1999). Impossible également d’imputer à Internet l’incapacité des grands médias à annoncer l’effondrement des caisses d’épargne aux Etats-Unis (1989), puis à imaginer la déroute des pays émergents huit ans plus tard, enfin à prévenir cette bulle immobilière dont le monde continue de payer le prix. Les terribles accusations de pédophilie de l’affaire d’Outreau ou d’antisémitisme du RER D ne provenaient pas non plus de la Toile. Alors, s’il faut vraiment « sauver la presse », l’argent public gagnerait à être réservé à ceux qui accomplissent une mission d’information fiable et indépendante, pas aux colporteurs de ragots. Le service de l’actionnaire et le commerce de « cerveaux disponibles » trouveront leurs ressources ailleurs (6). Dans les reproches adressés à Internet, on décèle souvent autre chose qu’une inquiétude légitime devant les modes d’acquisition du savoir et de transmission de l’information : l’effroi que le magistère de quelques barons du commentaire touche à son terme. Disposant d’un privilège féodal, ceux-ci s’étaient taillé des domaines, ménagé des sinécures ; ils pouvaient « faire » ou « défaire » ministères et réputations. Un concert d’éloges unanimes accueillait avec la même fièvre chacun de leurs ouvrages bâclés et de leurs tribunes ronflantes (7). Quelques journaux irrévérencieux faisaient çà et là figure de citadelles assiégées. Mais un jour, des sans-culottes ont débarqué avec leurs claviers... (...) La question qui nous est collectivement posée est simple : qui d’autre que nous va continuer à financer un journalisme d’intérêt général ouvert sur le monde, consacrer deux pages aux pressemineurs de Zambie, à la marine chinoise, à la société lettone ? Ce mensuel n’est pas exempt de défauts, mais il encourage les auteurs qui voyagent, enquêtent, sortent de chez eux, écoutent, observent. Les journalistes qui le conçoivent ne sont jamais conviés aux dîners du Siècle, ils ne font pas de « ménages » pour les lobbies pharmaceutiques ou les sociétés d’emballage, ils n’ont pas leur rond de serviette dans les grands médias. Ceux-ci, d’ailleurs, qui relaient chaque « nouvelle formule » d’un autre journal et qui transforment leurs « revues de presse » en auberge réservée à cinq ou six titres, toujours les mêmes, occultent avec application Le Monde diplomatique en dépit de son impact mondial sans équivalent. Au fond, c’est la rançon de notre singularité. Mais nous comptons tant de complices ailleurs : l’association des Amis du Monde diplomatique, dont l’existence conforte l’indépendance de la rédaction et qui, chaque mois, organise des dizaines de débats autour des thèmes que nous développons ; les kiosquiers qui veillent à ce que notre journal reste bien exposé, et parfois le recommandent ; les enseignants qui le font connaître à leurs élèves ; la presse alternative qui tire profit de nos informations et dont certains animateurs musardent dans nos colonnes ; beaucoup de curieux, des journalistes francs-tireurs, quelques mauvais caractères… Et vous tous, sans qui rien n’est possible."

Il faut aider LMD, la presse libre et indépendante est trop rare ! "Les ressources offertes par ce site ne pourraient exister sans le soutien financier de nos lecteurs, qui s’abonnent au journal ou qui l’achètent en kiosque. Si vous avez apprécié cet article lu en ligne, vous pouvez nous aider à développer nos projets et à préserver notre indépendance de plusieurs façons :
- Abonnez-vous au mensuel ou à
Manière de voir ;
- Faites un don.

Lire également Notre combat, par Serge Halimi, octobre 2009."

Répondre à cet article

7 Messages de forum

  • Médias : les nouvelles féodalités héréditaires

    11 octobre 2009 15:18, par BaRT

    Je me souviens que Serge Halimi avait déjà signé (à la sortie de son livre "Les nouveaux chiens de garde") un édito dans le monde diplomatique sur le "journalisme de révérence" où, sauf erreur de ma part, il discutait des limites du journalisme en matière de contre-pouvoir... contre l’image lisse du monde que donnent à voir les médias... On sait les conditionnements qui interviennent dans le champ journalistique, Bourdieu en a soulignés les aspects les plus flagrants dans son "petit livre rouge" (Sur la télévision). IL a souligné aussi combien les puissants, incapables de penser, appellent au secours les penseurs rêvant de pouvoir... On y est encore et toujours. ... Pour une approche critique des médias, du journalisme et de la liberté de la presse... et de quelques autres thèmes s’y frottant :

    - BENDA Julien, La trahison des clercs, Paris, Grasset, 1975
    - BOURDIEU Pierre, Sur la télévision, Paris, Liber-Raisons d’Agir, 1996
    - CHOMSKY Noam, Les médias et les illusions nécessaires, Paris, K Films, 1993
    - DEBORD Guy, La société du spectacle, Paris, Buchet-Chastel, 1967
    - HALIMI Serge, Les nouveaux chiens de garde, Paris, Liber-Raisons d’Agir, 1997
    - NIZAN Paul, Les chiens de garde, Paris, Maspero, 1976

    ...

    sans oublier les dossiers "Manière de voir", du Monde diplomatique, qui reviennent souvent sur ces questions de médias, de contrôle des esprits et des idées...

    Mon lien : http://tarba.wordpress.com

    Répondre à ce message

  • Médias : les nouvelles féodalités héréditaires

    11 octobre 2009 17:19, par Gwendal
    Je retiendrais l’expression : " Mais un jour, des sans-culottes ont débarqué avec leurs claviers... (...)" Je pourrais également ajouter le sempiternel "qui veut tuer son chien l’accuse d’avoir la rage", mais cela ferait beaucoup trop de citations et pas assez d’arguments... En même temps, tout est dit.

    Mon lien : Je voulais vous dire...

    Répondre à ce message

  • Médias : les nouvelles féodalités héréditaires

    11 octobre 2009 17:35, par Tanios

    Oui, le monde diplo a besoin de notre aide. Sinon, je ne peux que conseiller la visite des blogs du monde diplo qui sont d’excellente qualité et très intéressants.

    Et pour ceux que le proche-orient intéresse, pensez au blog de René Naba dont les articles sont très fouillés et une mine d’or en infos ou à celui plus militant de Loubnan ya loubnan.

    Mon premier commentaire sur votre excellent blog, malgré des visites assidues :-) J’en profite pour vous remercier de vos efforts et de la qualité de vos articles que je lis avec énormément d’intérêt.

    Répondre à ce message

  • Médias : les nouvelles féodalités héréditaires

    11 octobre 2009 22:48, par Sun Tzu

    Toujours très bon Olivier !

    Article pertinent qui me remémore dès la première lecture la menace en public de Dassault le grand patron de presse et marchand d’armes et sénateur menaçant, qui envers un administré de Caen menaçait de fermer une de ses entreprises ...

    Quand on voit tant de casquettes différentes dans nombre de postes clé des pouvoirs républicains, nous n’avons plus même de questions à nous poser en ce qui concerne les conflits d’intérêt et la séparation des pouvoirs .

    Un "sénateur" qui menace de fermeture SON usine pour faire pression sur les administrés n’a en aucun cas fait l’objet du moindre commentaire dans les journaux télévisés ...

    Le journalisme "classique" n’est plus seulement complice par omission occasionnellement mais complice actif par la sélection systématique des sujets traités .

    Pour le cas de LMD je dois avouer y avoir souvent trouvé de vrais sujets traités de façon impartiale et noblement journalistique .

    Répondre à ce message

  • Médias : les nouvelles féodalités héréditaires

    19 octobre 2009 08:05, par christian
    C’est étonnant le peu de commentaires qu’a sucité ici cet article pourtant essentiel. Le journalisme professionnel sans journalisme d’investigation, le premier type étant de recueillir le maximum d’avis officiel, charge ensuite au journalisme du second type de vérifier l’information, n’est qu’une retransmission, et sans vérification, des avis officiels, faisant de cette monoculture journalistique un organe de propagande, sur le principe : si il (Sarko, Royal, Guéant ou qui sais-je), c’est que ça doit être vrai. Imaginze l’affaire Mitterand si un journaliste d’investigation ait été vérifier en Thailande si ce que le ministre affirme est vérifé. Quoi qu’il en ressorte, l’affaire, mais aussi les mots de Mitterand, prendraient une autre dimension. Alors que là, les faits étant inconnus (sauf des protagonistes), le débat est basé sur le convictions et les appartenances partisanes. La victime : la vérité. Ç’aurait été bien que les lecteurs fidèles de Plume de presse fassent un peu de "pub" pour leurs sites alternatifs d’information préférés, ces sites gagnants à étre connus. Je vous propose, en plus du CounterPunch évoqué dans l’article Globalresearch, du prof. Michel Chossudovsky, un site de recherche canadien sur la globalisation. Ou InformationClearingHouse, site d’informations. Et plus politisé, le WSWS, World Socialist Web Site, de l’internationale socialiste (rien à voir avec les "socialistes" ou "sociaux-démocrates" européens, qui sont autant à gauche qu’Obama est pacifiste !) Si vous connaisssez, à part l’excellent Plume de presse, de tels sites en français, je suis intéressé...

    Répondre à ce message


Répondre à cet article


Retour à l'accueil


Suivre la vie du site RSS 2.0 | Plan du site | Espace privé | SPIP